jeudi 1 novembre 2012

Islam et Occident : comment gérer la collision de mondes antagonistes et décalés ? Lt col EMG Ludovic Monnerat

Islam et Occident : comment gérer la collision de mondes antagonistes et décalés ?

Le conflit de notre époque entre démocratie et islamisme a connu un développement spectaculaire avec la publication contestée de caricatures et des violences planétaires. La menace d’une escalade menant à un conflit dévastateur appelle une action à la fois déterminée et mesurée.

Plus tard, il est possible que cet événement soit interprété comme un tournant : l’affaire des caricatures de Mahomet publiées dans la presse occidentale et les violentes protestations déclenchées à l’instigation d’organisations islamistes symbolisent depuis 2 semaines une opposition trop radicale pour ne pas être à l’évidence belligène. Les 12 dessins imprimés en septembre dernier par un quotidien danois, auxquels sont venus s’ajouter 3 photos manipulées par des extrémistes musulmans dans leur démarche incendiaire, ont abouti à des appels au boycott économique, à la demande de lois nationales bannissant le blasphème en Occident, et même à des pressions pour une résolution des Nations Unies interdisant les attaques des croyances religieuses et imposant des sanctions aux pays qui ne la respectent pas. Le tout en parallèle à des violences physiques et verbales qui ont fait près d’une vingtaine de morts et réactualisé la menace du fanatisme religieux.

«... Somme toute, ce à quoi nous assistons aujourd'hui n'est rien d'autre que l'intégration conflictuelle de contrées et de communautés globalement arriérées. »


Voici quelques années encore, un tel embrasement des esprits aurait été inimaginable. C’est un témoignage du développement des médias et du rapetissement de la planète qu’une poignée de dessins publiés au Danemark provoque des réactions violentes dans tout le monde arabo-musulman, tout comme une fausse information sur le passage d’un exemplaire du coran aux toilettes à Guantanamo a provoqué des manifestations violentes en Afghanistan ou au Pakistan. Le fameux effet papillon, tiré des théories sur le chaos, trouve une application spectaculaire ; de nos jours, n’importe quel événement est susceptible de prendre une résonance planétaire, notamment s’il vient attiser ou raviver des oppositions et des tensions existantes. La localisation devient plus sémantique que géographique, l’audience plus identitaire que sédentaire.


Vers une opposition totale

Il est donc inexorable que les valeurs et les idées antagonistes, de moins en moins séparées par l’espace, en viennent à se frotter les unes aux autres. Le fait que l’on puisse librement s’exprimer sur la religion et émettre un avis critique, voire provocateur, est littéralement anathème pour les communautés les plus pieuses, notamment dans le monde musulman ; le fait de restreindre la liberté d’expression pour ne pas heurter des croyances religieuses devrait logiquement scandaliser les sociétés authentiquement démocratiques. Le compromis consistant à remiser la religion au rang des questions privées est évidemment inacceptable pour ceux qui voient dans son application publique la seule manière de vivre ; celui consistant à appliquer différemment la liberté d’expression en fonction des sujets abordés est tout autant inacceptable pour qui tient à la justice et à l’équité. L’opposition est totale.

Somme toute, ce à quoi nous assistons aujourd’hui n’est rien d’autre que l’intégration conflictuelle de contrées et de communautés – les deux étant désormais distinctes – globalement arriérées. Le flot corrosif des idées nouvelles a longtemps contourné le monde arabo-musulman faute d’y trouver un accès ; la rareté des imprimeries sous l’Empire ottoman trouve par exemple son pendant moderne dans le nombre restreint d’ouvrages traduits en arabe. Mais les images retransmises 24 heures sur 24 ont à présent une pénétration inédite, dont les effets au quotidien ne peuvent être prédits, et elles mettent au contact des audiences vivant à des siècles différents. Que les dignitaires d’Al-Qaïda évoquent fréquemment l’époque mythique du califat tout-puissant ou la retraite andalouse des Maures n’est qu’une version exacerbée d’un référentiel bien décalé avec le nôtre.

Les réactions violentes suscitées par les caricatures danoises sont donc également l’expression d’une détresse existentielle, la révolte face à un monde étranger, à la fois impie et prospère. L’intrusion de la modernité est un choc sociétal, une injustice inexplicable. Cependant, le recours à des mesures de rétorsion de type économique participe d’un spectre d’action qui va jusqu’au terrorisme de masse ; la détresse existentielle est une incitation au fanatisme, une inclination à l’exutoire apocalyptique. De ce fait, les attaques contre la liberté d’expression – comme contre d’autres formes de liberté – sont éminemment dangereuses, parce que ceux qui voient leur monde s’effondrer sont souvent tentés de ruiner celui des autres pour assouvir leur frustration. Plutôt rouge que mort, disaient les pacifistes européens durant la guerre froide ; plutôt mort que moderne, pensent aujourd’hui les islamistes du monde entier.

Lentement, à contrecoeur et dans le désordre, l’Europe d’ailleurs entre en guerre. Ce vocable honni reste aujourd’hui encore synonyme d’absurdité et d’atrocité pour maints esprits, et voici longtemps que les ministères de la guerre sont appelés « de la défense » ou que les études des conflits se devenues des « recherches sur la paix ». Comme si le fait de taire le nom d’un phénomène devait concourir à réduire son occurrence, voire à le conjurer. Sous l’emprise anesthésiante de l’idéologie pacifiste, la guerre est passée d’un moyen rationnel à une fin émotive, d’un outil stratégique à un projet apocalyptique ; du coup, on n’en veut pas, on ne la prépare pas, on préfère se rendre que la mener, et ceux qui la font sont de toute manière coupables.

Mais les temps changent. Les perceptions évoluent. La France, par la voix de son président, affirme sa disposition à employer l’arme nucléaire en cas de menace grave, symétrique ou non ; tollé prévisible et vain. La « troïka européenne » refuse de reprendre les négociations avec l’Iran tant que celui-ci poursuit ses activités nucléaires illicites. Les nations européennes, dans le cadre de l’OTAN, s’engagent progressivement toujours plus en Afghanistan, dans un secteur dangereux, et encaissent sans broncher leurs pertes en hausse. Les accusations d’alignement sur les Etats-Unis qui se multiplient sont un indice supplémentaire de cette évolution vers l’extérieur.

Une évolution qui trouve son pendant à l’intérieur, où les pressions populaires se font croissantes pour une adaptation non seulement des forces de sécurité, mais également des règles de vie en société. Au Pays-Bas, le parlement vient de voter une loi visant à réduire l’immigration sans intégration par le biais d’un test préalable ; cette mesure a également été discutée dans d’autres pays. En Grande-Bretagne, suite aux attentats de Londres, des méthodes militaires ont été intégrées par les forces de l’ordre pour faire face à la menace d’attentats-suicides ; les prédicateurs islamistes appelant au djihad ont fini par perdre leur immunité. En France, l’état d’urgence a été mis en place pour maîtriser des violences urbaines de dimension insurrectionnelle. De tels développements auraient été inpensables dans la décennie précédente.

Ils s’expliquent en grande partie par des événements ou des déclarations qui ont eu un impact majeur. L’identification des terroristes ayant attaqué les transports publics londoniens a montré le danger potentiel de communautés immigrées et non assimilées ; la criminalité issue de telles communautés, la composante ethnique des émeutes en Europe et bien entendu le meurtre de Theo van Gogh ont également attiré l’attention. Par ailleurs, les appels au génocide lancés de façon répétée par le président iranien et l’échec de l’apaisement recherché par la diplomatie européenne ont contribué à écarter nombre d’illusions. Des menaces pèsent sur nous. Elles peuvent être proches ou lointaines, immédiates ou distantes, ouvertes ou clandestines, mais elles existent.

Cependant, les organisations et les personnes qui contrôlent les flux traditionnels de mots et d’images destinés à informer le public ne l’entendent pas ainsi. Les perceptions ne doivent pas sortir des sentiers battus et rebattus. Le choix du vocabulaire joue également un rôle important : parler de « résistance » ou de « guérilla anti-américaine » en Irak, à propos d’une nébuleuse déchirée qui combat avant tout les Irakiens, ou désigner le Hamas comme un groupe « militant » ou « extrémiste » alors qu’il figure sur la liste des organisations terroristes tenue par l’Union européenne, n'est pas innocent. Cela véhicule des signifiés précis. Notamment celui voulant que la menace n’est jamais aussi dangereuse ou immorale que les mesures prises pour la combattre.


Une escalade des perceptions

La grande redistribution du pouvoir occasionnée par la révolution de l’information réduit toutefois l’influence de ceux que l’on appelait les faiseurs d’opinion. L’échec de la constitution européenne dans plusieurs pays, malgré le soutien majoritaire des classes politique, académique et médiatique, symbolise cette évolution. Il en va de même dans le domaine sécuritaire, et le durcissement des gouvernements répond sans aucun doute aux inquiétudes exprimées par la population. Des mots sont d'ailleurs jetés au visage des dirigeants qui se risquent à de tels durcissements : on parle d’Etat policier, ou même de Gestapo, pour dénigrer l’activité croissante des services de renseignement ; on parle de « mur de la honte » pour délégitimer chaque barrière de protection ; on parle de « goulag » pour diaboliser les camps de prisonniers comme celui de Guantanamo.

L’exagération délibérée et le recours aux symboles totalitaires soulignent le caractère émotif de ces réactions. Elles révèlent souvent le refus instinctif d’un monde qui change trop et trop vite, l’espoir d’échapper aux conséquences du changement, l’envie de figer le temps pour éviter les remises en question. Mais cet état d’esprit n’est pas généralisé ; les citoyens européens moyens n’ont pas cessé de croire à la supériorité de certaines valeurs, tout comme à la primauté de la sécurité physique, et si la majorité d’entre eux ne se sentent pas en guerre, ils n’en ont pas moins exprimé les refus qui en sont le préalable. Un sondage publié aujourd’hui par le Sonntagsblick suite à la polémique des caricatures de Mahomet a d’ailleurs indiqué que 78% des Suisses voient dans l'islamisme radical une menace sur la paix mondiale, 24% une menace intérieure dans les quelque 300'000 musulmans vivant en Suisse, et que 66% refusent toute entrave à la liberté d'expression.

Il est ainsi difficile de ne pas constater que les derniers temps ont dévoilé ou aiguisé des antagonismes latents, élargi des fractures béantes. De toutes parts la lutte se durcit, s’élargit, se précise ou se prépare. L’engrenage de la guerre apparaît même inévitable, incontrôlable. Une telle convergence aboutit nécessairement à des conclusions établies, à des confirmations attendues, à une focalisation des réflexions jusqu’à leur donner un sens unique. Et c’est exactement à cet instant que l’esprit critique doit prendre le dessus, que le doute doit être réintroduit dans la mécanique intellectuelle, même s’il trouble les habitudes et les acquis. Dans un monde chaotique, l’émergence soudaine d’un ordre ou d’un alignement est trop artificielle pour ne pas être suspecte. L’être humain est condamné à projeter la structure de son esprit sur le monde qui l’entoure, mais pas à croire aux phénomènes dont il contribue à l’ordonnancement. Toute démarche analytique pratiquée au quotidien doit tenir compte du fait que la Vérité n’existe pas, qu’elle est un leurre aveuglant.

Dans les bons services de renseignements, la contre-analyse ou l’expertise indépendante sont des méthodes usuelles pour éviter l’avènement d’une pensée dominante, qui nécessairement aboutirait à influencer la recherche des informations malgré toutes les parois séparant l’acquisition de l’analyse. Dans un ordre d’opération militaire, on énonce les hypothèses faites en cours de planification, et leur démenti devrait logiquement remettre en cause le raisonnement subséquent ; on répond à ces évolutions possibles par des planifications prévisionnelles, c’est-à-dire des décisions réservées. Aujourd’hui, il faut se demander si les antagonismes qui enflamment l’actualité découlent d’intérêts contradictoires ou de logiques symétriques, si les perceptions changent par une prise de conscience ou sont autoalimentées par des schémas inconscients. Ce n’est pas l’autre qu’il faut comprendre en premier lieu, comme le répètent inlassablement les voix pacifistes et relativistes, mais bien nous-mêmes, nous et nos craintes, nous et nos projections.

Une réalité que les Occidentaux ont souvent du mal à percevoir demeure leur action sur le monde non occidental, l’effet subversif et séducteur de leur culture et des valeurs qu’elle véhicule, l’influence de leurs idées dans toutes les facettes des sociétés. La montée en puissance des islamistes s’oppose à cette conquête des esprits menée dans l’infosphère, à cette présence sans cesse plus perceptible ; c’est aussi parce que le rapprochement occidentalisant de la planète menace la pérennité de leurs croyances qu’ils en sont venus à combattre aussi farouchement, et à rationaliser leurs horreurs par des visions de paradis perdu et de lutte ultime. Cela ne les rend pas moins dangereux, cela ne diminue pas la nécessité de les neutraliser, mais fournit un aperçu différent des responsabilités. Nous contribuons à l’escalade. A elles seules, nos pratiques commerciales appliquées aux domaines culturel et relationnel forment un casus belli hurlant. Nous sommes partie prenante de l’engrenage.

Refuser d’accepter ce rôle et imposer des idées absolues relève d’une logique belligérante. La liberté d’expression n’est pas plus sacrée que les Saintes Ecritures ; les convictions laïques n’ont pas vocation à contester les convictions religieuses. Ce sont les excès, les dérives autocratiques qui doivent être combattus. Et cette notion de combat montre bien l’équilibre nécessaire entre réflexion et action : si la croyance est aveuglante, le doute est quant à lui paralysant, et s’abandonner pleinement à l’un comme à l’autre ne tarde pas à être néfaste. L’action doit toujours être fondée, suivie et dominée par une réflexion ouverte et critique, mais elle doit également être déclenchée, acceptée dans son imperfection, maîtrisée dès sa conception. La montée aux extrêmes est pire que l’emploi de la force, le silence mortel est pire que la dissonance conflictuelle, l’asymptote identitaire est pire que le morcellement des sociétés. Nous restons bel et bien nos pires ennemis. Que les autres l’ignorent ne nous dispense pas de cette appréhension.


L’action et la liberté

La question de l’action doit donc être posée. Est-il possible de désamorcer la crise, d’éviter l’escalade ? Peut-on agir en évitant aussi bien la trahison de nos valeurs que l’engrenage de la guerre – l’une comme l’autre menant d’ailleurs probablement à terme au même résultat ? Sur le plan extérieur, les réactions des gouvernements musulmans aux caricatures ont placé la crise dans une dimension internationale, et toute action doit nécessairement suivre les règles applicables à celles-ci. Ainsi, il paraît tout à fait judicieux de porter devant l’OMC le boycott de produits danois ou européens, afin d’assurer que les accords commerciaux soient respectés. Par ailleurs, les pressions diplomatiques exercées sur les ambassadeurs européens doivent avoir leur pendant en Europe, et les ambassadeurs des pays musulmans doivent être régulièrement convoqués pour recevoir les admonestations que les outrages commis par ou dans leur pays respectif méritent. Enfin, le saccage d’ambassades et de consulats doit donner lieu à des excuses officielles ainsi qu’à des versements compensatoires.

Sur le plan intérieur, le respect des lois nationales en vigueur doit être imposé. Ainsi, il paraît tout autant approprié d’ouvrir des poursuites judiciaires contre les journaux ayant publié les caricatures de Mahomet si l’on estime que celles-ci contreviennent à une disposition légale ; mais les appels à la violence et au meurtre proférés sur notre sol par des manifestants musulmans doivent également être poursuivis, leurs auteurs identifiés, leurs inspirateurs appréhendés, et donner lieu à un procès équitable. Toute menace sur la liberté d’expression pour des motifs religieux doit être immédiatement sanctionnée, et toute dérogation à la constitution et aux lois réglant la vie en société hors des procédures démocratiques usuelles est exclue. Enfin, tout acte de violence armée visant notre population et nos intérêts, en Suisse comme l’étranger, ou des représentations étrangères sur notre sol, doit légitimer un emploi de la force proportionnel et ciblé.

Toutefois, en ce domaine comme en bien d’autres, les gouvernements n’ont ni la capacité, ni la liberté d’agir de manière décisive. La crise actuelle a été déclenchée et alimentée par des organisations privées, même si plusieurs gouvernements tentent d’en profiter, et elle souligne très clairement les transferts de pouvoir que provoquent les nouvelles technologies de l’information. Il ne peut y avoir de contraste plus aigu entre les mouvances islamistes qui oeuvrent derrière les manifestations violentes et les élans de solidarité occidentaux qui se manifestent au travers de bannières pro-danoises ou de retouches Photoshop de Mahomet, mais ces mouvements qui se heurtent ont en commun le fait d'avoir l’initiative. Pour les gouvernements, notamment européens, il ne reste pour l’heure qu’à tenter de ne pas trop subir les événements.

C’est dire la mesure et la détermination qui doivent caractériser leurs déclarations. Il est en définitive contre-productif de juger « inacceptables » les déprédations commises contre les intérêts européens si l’on ne fait rien à l’encontre de leurs auteurs ou de leurs complices, si l’on ne concrétise pas les paroles par des actes clairs et crédibles. En même temps, il est inadmissible de se livrer à des actes de contrition et de capitulation contraires à nos valeurs et à nos lois, et l’emploi de la violence ou de la propagande pour subvertir celles-ci doit recevoir une réponse appropriée. Et à mon sens, la seule réponse stratégique à l’irrédentisme islamiste réside donc dans la préservation et dans la diffusion de la démocratie directe. Parce que la liberté est la véritable crainte de ceux qui veulent réduire la nôtre.




Lt col EMG Ludovic Monnerat

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